Les petits marseillais dans le grand bain
Texte : Emmanuelle Oddo
Photos : Marina Germain
Nous sommes le mercredi 10 septembre : au bord du bassin olympique, Pascal Forassassi (référent principal) et Romain Barnier (directeur sportif du club), épaulés de deux évaluateurs et d’un nageur de l’équipe élite, attendent les premiers candidats de l’Ecole Aquatique. C’est dans ce lieu mythique des compétitions et des entraînements que le rendez-vous des tests de sélection a été donné. Un rapide brief de Pascal rappelle le déroulé des épreuves: « On passe quelques minutes par candidat, pas plus. Pour les plus jeunes, il s’agit surtout de savoir si l’on ressent chez l’enfant une forme d’aisance aquatique». On observera la manière dont le candidat entre dans l’eau, s’il met la tête sous la surface, s’il parvient à respirer correctement ou s’il boit la tasse. Chaque détail est noté sur une fiche d’appréciation, que Pascal relira plus tard à tête reposée pour arbitrer les résultats. En attendant, on se prépare à accueillir l’effervescence d’une centaine d’apprentis nageurs venus de toute la ville pour tenter leur chance dans le club des champions et qui viendront s’ajouter à ceux qui renouvelleront l’expérience de l’année précédente.
À L'HEURE DES SÉLECTIONS
À 10 h, les portes du CNM s’ouvrent : parents et enfants se pressent vers le grand bassin. Pour la plupart, c’est la première fois qu’ils pénètrent dans l’enceinte du club. Les enfants, seuls et fiche d’identité en main, s’avancent d’un pas timide au bord de l’eau. Les parents, eux, ne sont pas autorisés à les accompagner : ils devront patienter dans les gradins, en spectateurs. Une première épreuve, anodine en apparence, mais qui permet déjà de jauger l’autonomie des enfants parfois stressés. Le staff est là pour rassurer : « Quel âge as-tu ? Tu aimes nager ? Tu te souviens où tu as appris ? » Quelques questions suffisent à briser la glace, et très vite, la minute d’épreuve arrive : lunettes sur les yeux, on attrape doucement l’échelle et c’est parti ! « Beaucoup de choses se voient déjà au moment de la mise à l'eau », commente Pascal. Suivent quelques consignes : on lâche le bord, on commence par une petite nage sur le dos, puis une brasse, quelques mouvements de crawl...« Tu arrives à respirer en même temps ? »
Parfois, on griffonne des commentaires sur les fiches. D’autres fois, c’est une évidence : « Celui-ci, groupe 2 sans hésitation. – Tu es de quelle année ? 2018 ? Tu veux venir ici ? Allez, on se voit bientôt, tu peux aller te sécher, c’était très bien, bravo...» D’autres fois encore, l’issue est moins heureuse. Lucas, 4 ans et demi, est jugé trop jeune. Il lui faudra patienter un an de plus : « C’est un peu dur cette année... Tu réessaieras l'an prochain ? ». La matinée avance, il reste 20 places à pourvoir. « S’il y a une hésitation, ce sera non, on ne peut pas prendre le risque qu’il ne s’intègre pas au niveau du groupe », tranche Pascal. D’autant que la section 5-6 ans est la plus importante : les élèves retenus intègrent ensuite l’École Aquatique pour quatre ans. C’est aussi à cet âge que l’on commence à former les futurs champions, même si Pascal rappelle : « On peut avoir de très bonnes surprises à des âges plus avancés. Frédérick Bousquet ou Camille Lacourt sont arrivés sur le tard, par exemple. Mais cela reste assez rare ». À l’issue des tests, qui s’étalent sur deux matinées, deux enfants sur cinq environ seront sélectionnés.
LA PASSION DE TRANSMETTRE
Encore trop méconnue à l’extérieur, l’École Aquatique est pourtant au cœur des enjeux du club. Dans les statuts de l’association, vieille de plus d’un siècle, l’article 1er n’est autre que « propager, parmi la jeunesse, l’enseignement du sport ». La formation est donc ouverte à tous les enfants marseillais, pour une adhésion annuelle de 290 €, soit 30 € par mois, probablement le tarif le moins cher de Marseille pour un programme bi-hebdomadaire.. Seul prérequis : savoir se déplacer sans matériel (sans brassards ni frites) sur au moins 25 mètres. Un minimum qui permet de se présenter directement aux tests de sélection, sans préinscription ni lourdeur administrative.
Derrière l’envie de former la nouvelle génération à la natation et d’encourager la mixité, il y a bien sûr la passion pour le haut niveau et l’ambition de perpétuer une histoire d’excellence marquée par la réussite de nombreux licenciés du CNM : Florent Manaudou, Frédérick Bousquet, Fabien Gilot en natation, ou Michaël Bodegas, Thomas Vernoux et Ugo Crousillat en water-polo.
Mais au-delà de la détection de futurs champions, un autre objectif de l’École Aquatique est de lutter contre l’aquaphobie et les risques de noyade, en fournissant un solide apprentissage technique. Car l’histoire du CNM est aussi liée au secourisme : la formation au sauvetage, très ancienne, est même à l’origine du célèbre « bain du Nouvel An », destiné à montrer que les membres, sociétaires ou sportifs, sont capables de se mettre à l’eau toute l’année pour aider une personne en danger. Sujet d’autant plus crucial que les derniers étés ont vu une recrudescence d’accidents en mer, liés à la canicule.


RENTRÉE DES CLASSES
Pour l’heure, nous sommes le mercredi 24 septembre et les nouvelles recrues se jettent à l’eau : premier rendez-vous d’une longue série d’entraînements qui courront jusqu’en juin. Les groupes de niveau 1 et 2 investissent le bassin olympique, tandis qu’en bas, au bassin Alezard, le groupe 3 réunit les 8-9 ans. On débute par l’appel, puis Louka, Wael, Mathis, Tao, Alice, Izia et leurs camarades forment trois rangées bien propres, face à l’eau : « Allez, on commence par 50 m de crawl... À votre avis, combien de longueurs de bassin ? Oui, deux ! Alors on y va, c’est parti ! » Une quarantaine d’enfants s’élancent tour à tour dans la grande aventure aquatique, chacun à sa manière – saut hésitant ou plongeon maîtrisé. Sur le bord, pas moins de trois entraîneurs scrutent, commentent, corrigent les postures. Le cours dure entre trois quarts d’heure et une heure et demie, selon le niveau.
Face à la mer, penchés sur la balustrade de la coursive qui surplombe la piscine, des parents et grands-parents veillent. « Léonore entame sa troisième année. Ils font des entraînements de folie, et grâce à ça elle a fait des progrès exceptionnels. Ici, c’est l’élite, ils sortent des champions ! » commente une grand-mère, on ne peut plus fière. À côté d’elle, le père de Max, 9 ans, fraîchement admis : « Pour nous, tout est neuf, c’est sa première séance. Mon fils est passionné de natation depuis qu’il a vu les exploits de Léon Marchand. Romain Barnier, Florent Manaudou, ce sont des noms qui résonnent pour nous. Alors quand Max m’a demandé à suivre des cours, le Cercle s’est imposé : c’est plus qu’une école, c’est un parcours. On y entre et on s’y entraîne... jusqu’à peut-être devenir champion. Du coup, Max a passé l’été à se perfectionner pour réussir les tests. Le jour des résultats, il me demandait la réponse toutes les demi-heures ! » À la fin du cours, Elia, 9 ans, s’enthousiasme aussi : « J’aime être dans l’eau depuis toute petite. Même dans le ventre de ma maman, elle faisait de la natation ! Plus tard, j’aimerais aller dans le groupe compétition.»
Cet amour spontané pour l’eau revient chez Max, chez Liam, et chez beaucoup d’autres. C’est souvent la première chose qu’ils expriment, preuve que le plaisir est le moteur principal. Si certains se distinguent ensuite par leurs qualités, ils peuvent être orientés vers les sections compétition (natation ou water-polo). « Le water-polo attire grâce au côté ludique du ballon. C’est une section intéressante que nous essayons de faire découvrir : aujourd’hui, près de 50 % de l’équipe élite de water-polo provient de la formation du club», explique Pascal. Entre les défis d’un sport individuel – la natation – et les joies d’un sport collectif – le water-polo – les enfants de l’École Aquatique, venus de tout Marseille, ont en tout cas devant eux une équipe de professionnels passionnés, prête à les accompagner et à tirer le meilleur de leur singularité. Une école de la vie qui, au-delà du sport, transmet le plaisir de progresser, le dépassement de soi, l’engagement et le faire-ensemble. Un rendez-vous bi-hebdomadaire qui sort les enfants de leur cadre scolaire habituel et les mène à la rencontre d’autres passionnés. Un programme on ne peut plus complet pour démarrer la rentrée la tête pleine de rêves et le cœur riche d’un nouveau souffle.

















