Culture

LA CLAQUETTE

La belle histoire

Histoire d'une pièce incontournable contée par Isabelle Crampes, fondatrice du label de vêtements patrimoniaux "DeToujours" et commissaire d'expositions.
Photo Marina Germain

Comment la claquette, reine des bords de bassin du Cercle des Nageurs, est devenue en quelques décennies cet ovni de la culture pop dont le style "claquette-chaussette" signe le climax du laid devenu cool ?

Descendante de la sandale, sans aucun doute le plus ancien chaussant de l'humanité, de l'Egypte au monde gréco-romain où elle est déjà destinée aux bains publics, la claquette ouverte, facile à enfiler, c'est l'idée millénaire d'une semelle plate avec une bride. Le XXe siècle sera l'ère de l'avènement du sport et dès l'après-guerre les marques du secteur développent la claquette pour les piscines municipales et les clubs où elle est devenue obligatoire. C'est Adidas, encore une fois précurseur, qui lance l'Adilette en 63 dont l'objectif clair est l'hygiène. Le design est minimal : une semelle moulée, une large bride synthétique imperméable, au séchage rapide. Cette non-chaussure devient l'équipement standard des sportifs, portée dans les vestiaires comme sous la douche. Nike et Puma suivent et elle gagne même le cœur des spas et campings, partout où la détente est religion.

Dès les années 1980, le CNM est reconnue comme une "école de champions". De là, les images rayonnent de Stéphane Caron, Franck Esposito puis des Manaudou, montrant les nageurs arrivant en claquettes et peignoir sur les bassins comme un rituel pour marcher du vestiaire au plot de départ. Elle fait partie désormais du dress-code des champions : short de survêtement, tee-shirt du club, claquettes.

Les années 1990 voient la claquette sortir de la piscine et gagner la rue. Dans le hip-hop américain, les claquettes portées avec des chaussettes blanches deviennent un style reconnaissable : Snoop Dogg en héritage des gangs de LA, Dre et N.W.A, tout comme IAM chez qui elle apparait dans les clips qui fera flores jusqu'à nos jours (PNL et JUL). Nike Benassi ou Jordan Slides s'emparent de la tendance comme un signe d'authenticité et de refus ostentatoire de l'élégance bourgeoise... en augmentant son prix et sa désirabilité. Dans le foot elle est aussi "l'uniforme invisible" du joueur en dehors du terrain. La natation, le foot, le hip-hop, un triptyque à l'image de Marseille qui met la ville populaire à l'avant-garde naturelle de cette tendance.

Comble du paradoxe, dans les années 2010, elles entrent dans la mode et le luxe par une récupération sans vergogne du style streetwear devenu soudain un must. La consécration : Gucci, Balenciaga, Givenchy ou Fendi proposant leurs propres versions ornées de logos, fourrure et strass, les stylistes la vampirisant comme un code culturel, dont l'acmé est la fusion des deux mondes donnant naissance à la Yeezy slides de Kanye West. Même Rihanna fait une collaboration avec Puma, en 2016 : sa claquette en fourrure devient virale. Une folie qui pousse Adidas à relancer son Adilette en collaboration avec Pharell Williams ou Palace. On peut dire que Birkenstock en profite et même si sa sandale est différente, elle participe à cette tendance "ugly-chic" qui légitime le confort. Les fashion weeks montrent désormais la claquette portée avec tailleur, robe, ou look couture. Pourquoi pas ?

Ce passage du confort utilitaire à l'icône de mode mondiale n'a pas été sans excès ridicules mais a définitivement rajouté une dose de cool non négligeable qui a fini de faire du CNM le seul véritable endroit pour briller en claquette en toute légitimité. I. C.