Culture

6 questions à

PIERRE ASSOULINE

Pierre Assouline, journaliste, écrivain et passionné de sport, a consacré son livre "Le Nageur" à Alfred Nakache. Il revient sur le parcours exceptionnel de ce champion et sur ce qu'il transmet encore aujourd'hui aux jeunes générations. Rencontre.
PAR VIRGINIE D'HUMIÈRES

POURQUOI AVOIR CHOISI D'ÉCRIRE SUR LE NAGEUR ALFRED NAKACHE ? 

J'ai grandi dans une atmosphère sportive : mon grand-père avait créé un club d'escrime à Oran, mon père était champion de sabre et mon oncle champion de fleuret. Avec mon grand-père nous allions voir les championnats de monde de boxe. Ainsi mes héros de jeunesse n'étaient pas des chanteurs, mais de grands sportifs comme Young Perez ou Marcel Cerdan qui tenait un café à Casablanca où je suis né. Alfred Nakache en faisait partie également. Et chez moi, c'est toujours la rencontre entre mes souvenirs et l'actualité qui déclenche un livre. Ici, c'est la résilience de mon entourage pendant la crise du Covid qui m'a rappelé celle que j'admirais, enfant, chez ce grand champion. 

LE FAIT QU'IL SOIT NAGEUR A-T-IL EU UNE IMPORTANCE PARTICULIÈRE POUR VOUS ? 

Pas spécialement. Cela aurait pu être un escrimeur, un rameur ou un judoka. J'ai d'ailleurs longtemps voulu écrire sur l'aviron, que j'ai beaucoup pratiqué. Mais écrire sur Alfred Nakache a indéniablement changé mon regard sur la natation. Cela a renouvelé mon intérêt pour l'évolution des techniques de nage mais aussi pour les piscines. 

VOUS CONNAISSIEZ LE CERCLE DES NAGEURS DE MARSEILLE AVANT CE LIVRE ? 

Je le connaissais de réputation. Lors de mes séjours à Marseille on m'en parlait souvent comme d'une institution marseillaise incontournable, un lieu privé et très sélectif. Mais je n'avais pas fait le lien avec Nakache. J'ai appris en travaillant sur sa vie qu'il avait nagé dans le bassin olympique du club et même remporté un championnat. Désormais j'y viens chaque année à l'occasion du Prix Alfred-Nakache organisé par Elsa Charbit. Un événement qui mêle solidarité, sport et mémoire en réunissant des collégiens venus de plusieurs établissements scolaires lors d'une compétition de nage libre en relais 4x50 mètres. Les équipes gagnantes permettent à quatre élèves de leur collège de bénéficier de cours de natation gratuits au CNM. 

VOUS AVEZ NAGÉ VOUS-MÊME AU CERCLE ?

Oui, et c'est un vrai plaisir. On m'a même offert un bonnet du club que je porte désormais partout, y compris à Paris, au Racing Club, où les autres nageurs me prennent pour un Marseillais (rires)! Lorsque je viens pour le prix Alfred-Nakache, j'essaie d'arriver la veille pour profiter du bassin extérieur. C'est un lieu unique : nager là, face à la mer, procure une émotion particulière. 

QU'AIMERIEZ-VOUS QUE LES JEUNES RETIENNENT DE LA VIE D'ALFRED NAKACHE ?

D'abord sa capacité de résistance. Il a tenu bon dans les moments les plus terribles de son existence, après sa vie dans les camps, la perte de ses proches mais aussi dès ses premières compétitions alors qu'il avait peur de l'eau. Ensuite l'exemple moral qu'il incarne. Sa ténacité, sa capacité à résister, sa force de caractère. Il était obstiné avec une force de vie qui force le respect. Je constate d'ailleurs que ce livre touche beaucoup les jeunes : on m'invite souvent dans des lycées en France et à l'étranger, et à chaque fois, c'est cette dimension exemplaire d'Alfred Nakache qui suscite le plus de réactions. 

VOUS DITES QUE NAGER, C'EST "TOURNER LE DOS AU POIDS DE LA TERRE". QUE VOULEZ-VOUS DIRE PAR LÀ ?

C'est difficile à expliquer. Quand on nage, on n'est ni sur la Terre, ni dans les airs. On est dans une apesanteur particulière, propre à l'eau : à la fois sur, dans et au-dessus d'elle. C'est une sensation unique, irremplaçable, que seuls les nageurs connaissent. C'est comme voler, mais porté par l'élément aquatique. C'est pour cela que tous ceux qui nagent ont une vraie joie à pénétrer dans l'eau. 

"LE NAGEUR" DE PIERRE ASSOULINE (ED. GALLIMARD, 256 P.)