Leurs petites luttes
LISA VIGNOLI
Il est des lieux qui vieillissent avec nous. À moins que ce soit nous qui vieillissions à leurs côtés. Le Cercle aurait, selon ce qu’elle a cru comprendre, 102 ans... Pour la narratrice il en a 38, soit le temps passé avec lui. Spoiler : ce n’est pas terminé.
11 ANS.
Elle a toujours du mal à enfiler ce maillot. Une contorsion dans un vestiaire à un âge où ne pas afficher de nudité en est déjà une en soi. Il y a ces bretelles croisées comme des barrières à franchir et ces froufrous qui s’entremêlent et qu’il faut mettre bien à plat pour respecter la trame du tissu Souleiado. Les autres ont l’air de se glisser dans le leur - souvent fluo, toujours simple et qui sèche vite- bien plus facilement. Mais c’est comme ça. Malgré les plaintes hebdomadaires, sa mère dit : il faut rester chic. Pour ça aussi qu’elle a une serviette lourde comme un édredon, à laquelle il faut veiller et qui elle non plus ne sèche jamais (la rapidité des tissus à ne pas rester humides aurait-elle quelque chose de social ?). Ne pas la laisser en boule dans un coin, donc. Ne pas l’oublier au bord de la piscine. Ne pas. Ne pas. Parfois elle préfèrerait ne pas en avoir tout court et sécher à l’air libre. Mais elle s’en sort toujours. Et aujourd’hui plus vite que d’habitude.
Ce n’est pas un mercredi comme un autre. Elle a invité un copain de classe à venir se baigner après son cours de natation. Il faut juste prévenir de son arrivée, donner son nom pour qu’une invitation soit alors prélevée de son abonnement. Elle a droit à dix par an et le compteur est intact. Le choix de l’invité n’est jamais assez évident pour ne pas lui faire regretter ses habitudes solitaires. Mais dernièrement, sa mère a insisté : ce serait bien pour créer des liens dans ce nouveau collège. Elle s’y est retrouvée parce que le lycée qui lui fait suite est vraisemblablement le plus coté de la ville et, qu’apparemment, mieux vaut l’intégrer “dès la sixième” pour être sûre d’y rester. Loin de son quartier comme des visages évidents. Bonne élève jusque dans l’attitude, elle est allée là où on le lui a dit juste parce qu’on le lui a dit. Le jour de la rentrée, elle a quand même demandé à ses parents d’entrer avec elle dans la cour quand ça ne se fait vraiment plus pour pouvoir se raccrocher à quelque chose de connu. C’était, disons, sa façon à elle d’être difficile. Cyrus, lui, a grandi à côté, a toujours habité là. C’est une histoire de secteur, pas de niveau. Il est métisse, élancé et a toujours un petit livre coincé dans une poche. Et comme elle aussi, ils se sont souri. Plus tard, il lui a demandé si chez elle c’était comme chez lui, toujours compliqué de choisir ce qu’on allait regarder à la télé. Les choses devaient avoir un intérêt. Rien ne pouvait être de l’ordre du simple divertissement. Apprendre, faire des progrès, ne rien laisser au hasard. Sans savoir la nommer, les deux enfants s’étaient retrouvés dans cette ligne éditoriale imposée du non-avachissement. Alors, en le voyant arriver derrière la porte vitrée où elle l’attend, sa tresse même pas mise à mal par les lunettes et l’heure de papillon, de brasses coulées et de crawl hésitant bien qu’appliqué, elle sait tout de suite où elle va l’emmener. À 17h, les joueurs de l’équipe de water polo “prennent” le bassin olympique. Chaque pore de sa peau veut lui montrer l’excellence en son royaume. Dans l’escalier, malgré le rythme haletant de l’ascension, elle veille à ce que chacun de ses pieds soit posé bien à plat. De l’intérieur, la mer hyper calme derrière la vitre s’oppose aux cris qui viennent se cogner dessus. Cyrus est fasciné. Il ne saurait dire si c’est la ruse, l’endurance ou la force brute de garçons à peine plus âgés que lui qui l’impressionne. Il a entendu dire quelque part que c’était le sport le plus exigeant au monde et comprend pourquoi, complètement happé par ce ballet qui le laisse à peine respirer toutes les 8 minutes. Elle a suivi ce qu’il se passait dans l’eau sur ses sourcils à lui. Après quatre manches, ils ont rejoint les vestiaires. Séparés par un simple mur qui aurait pu être un miroir. Du dessus on les aurait vus ranger leurs maillots dans la pochette imperméable à cet effet, enfiler leurs chaussettes en passant de la tong à la chaussure sans passer par la case sol mouillé, passer les bandoulières de leur sac à dos et le positionner droit d’un petit rebond. Gestes appliqués comme si c’était un rituel. À l’exacte même seconde les portes battantes les replacent à côté. Il lui dit “tu as remarqué qu’il n’y a pas de gens comme moi ici ?”. Elle ne comprend pas exactement de quoi il parle mais elle entend “merci de m’avoir invité”. Alors elle répond “de rien”.
17 ANS
Parfois elle se demande si le fait d’avoir été cadrée conduit à ne pas avoir besoin d’être poussée en quoi que ce soit. Ou si dans un total chaos, d’autres trouvent la rigueur qui les fait se lever une minute avant le réveil, ne jamais rater une séance de sport, même en plein hiver, même quand il fait froid et nuit, en faire toujours un peu plus. La voilà encore une fois à se demander qui elle aurait été si elle avait été différente et une chose est sûre : elle se fatigue toute seule. Cette année de prépa n’a pas aidé son sens de la futilité mais on peut dire qu’elle a trouvé sa voie, ça ferait une bonne question pour son prof de philo le lendemain. Lui non plus n’a pas l’air de trouver désagréable qu’elle traîne à la fin de ses cours. Maillot, lunettes, serviette, bonnet. Plongeon. Dans l’eau, son corps retrouve une température plus proche du sien. Une deux, trois, secondes, la tête en arrière et les épaules qui se détendent. Elle n’a plus besoin de professeur pour tenir le timing ni pour rester droite quand elle tourne la tête à gauche. Dans ce crawl parfait, elle challenge ses humanités. Si j’arrive à un kilomètre, j’aurai 17 en langue ancienne. Si je tiens le deuxième, je cartonnerai à la prochaine colle. Le troisième est plus délicat et vaut bien une mention. Mais en quoi? Ce qu’elle ne se dit pas à mesure que son corps s’allège c’est que, peut-être, cette bulle d’eau - gardée le mercredi depuis une vie - c’est ce qui l’aide à tenir. C’était quoi la question déjà ? Qui serais-je si je n’avais pas été moi ?
38 ANS
L’avantage de l’âge c’est qu’on connaît les meilleures heures de la vie. La ville le matin. L’amour l’après-midi. Et la cigarette une fois la nuit tombée. Pour la baignade c’est quelque part, à la fin de l’été, vers 18h. Il n’est alors plus question de faire attention au soleil. Même pas de se protéger. Plus besoin de slalomer entre les baigneurs. Ou de chercher sa place. La sienne, elle la connaît et s’y rend comme un automate. Dépasser les douches, traverser la grande terrasse, longer la piscine d’eau de mer par la gauche, emprunter l’escalier et désormais ouvrir la barrière qui a été posée avant de prendre le colimaçon. Déjà, elle respire mieux. Et quand elle sent les galets sous ses pieds, elle ne se soucie plus ni d’horaires, ni de valise, ni de push, ni d’aucunes de ces choses laissées dans ce bout de cabine qu’elle a réussi à acquérir avec le temps partageant un cadenas avec une bande qu’elle ne croise ni ne dérange pour le peu de temps qu’elle y passe. Depuis sa grossesse, elle ne plonge plus. Comme si cette parenthèse lui avait offert pour toujours un rapport au corps -et donc au reste- différent, moins brutal. Elle est entrée dans la catégorie des qui descendent depuis l’échelle. Un peu plus et elle rejoindra le clan de celles qui se mouillent la nuque ou ne mettent pas la tête sous l’eau pour ne pas se décoiffer. Pas tout de suite. Là voilà immergée. Indéniablement, elle se fait la même remarque : volée à la sortie du train un jour où il pleuvait dans sa ville de départ, la mer est comme un amant, le sexe en moins. Accrochée à la bouée jaune qui est sa limite, elle le voit arriver et le reconnait instantanément malgré les années écoulées depuis le lycée. La petite photo sur Facebook lorsqu’il lui a écrit l’an dernier - après deux trois formules de politesse bien choisies - pour savoir si elle accepterait de le parrainer au Cercle, l’a peut-être aidée mais pas sûr qu’elle en ait eu besoin. L’échange a simplement eu le mérite d’atténuer sa surprise de le voir ici maintenant, plus d’un quart de siècle après cette première fois où leurs coeurs s’emballaient sous leurs maillots mouillés mais pas pour la même raison. De là où elle est, elle peut observer librement et sans être vue cette allure d’homme dont elle ignore tout. Sa gestuelle passée au tamis d’une vie de cabinets internationaux finalement délaissée pour avoir un bureau en haut d’une tour dans sa ville natale. La tête inclinée pour tenir son téléphone et finir un call tout en passant sa main entre sa chemise et son pantalon qui a dû devenir un tic des cent pas. Retirer ses chaussures par les talons tout en dénouant sa cravate alors roulée dans la poche. Pouvoir se baigner après le boulot, c’était sûrement ça le bon choix de vie après avoir tiré tout le suc de ce qu’offrait la financiarisation d’un monde aux frontières abattues. Sans doute mieux qu’un bain de jouvence une fois par mois, comme c’est son cas. Il doit être du genre à posséder un de ces vélos électriques à plusieurs places garé au bon emplacement. À ne pas conduire et à le dire comme une fierté. Cette mobilité qui est le snobisme de ceux qui n’en ont pas besoin dans une ville où personne n’aurait l’idée de se passer d’une voiture. Qui fait faire des yeux ronds à ses parents à qui il dit être venu les voir “en 83” lui qui a désormais les moyens de ne plus prendre les transports en commun. À le regarder de loin, elle ne peut s’empêcher de fantasmer ce que peut être sa vie. Alors, sans avoir de réponse, la traverse l’idée un peu mesquine que ce plaisir inouï, nager ici à la fin de la journée et transcender des mondes, c’est un peu grâce à elle. Il lui restera ça, aussi.















