UN MINOT AU SOMMET
Michaël Bodegas
PAR VIRGINIE D’HUMIÈRES
Tu es revenu au Cercle en 2021 après plusieurs années en Italie et en Espagne. Qu’est-ce que tu as ressenti à ton retour ?
C’était un retour à la maison. Quand cette opportunité s’est présentée, j’avais plusieurs choix, dont les meilleurs clubs d’Europe. Mais je sortais d’une très grosse saison, je venais d’avoir un enfant et, à ce moment-là, j’avais besoin de trouver ma “safe place”, un endroit où je me sente en sécurité. Ensuite, le projet sportif qui m’avait été proposé par Romain Barnier et Milos Scepanovic m’a tout de suite plu. Il était très structuré, ambitieux, avec une équipe renforcée. Cela m’a donné envie de continuer à écrire les plus belles pages de l’histoire du club en apportant avec moi l’expérience accumulée ailleurs. J’avais aussi envie de transmettre tout ce que j’avais appris à l’étranger.
Tu as participé aux Jeux de Rio sous le drapeau italien puis aux Jeux de Paris en équipe de France. Pourquoi ce choix ?
Je tenais à disputer ces Jeux dans le pays de mes enfants. Je souhaitais qu’ils puissent y participer, se sentir acteurs et garder un souvenir indélébile pour toute leur vie. Comme pour le Cercle, j’avais envie de rendre au pays qui m’a formé, en apportant toute mon expérience internationale à l’équipe. Je pense que ces Jeux étaient probablement mes derniers – même s’il ne faut jamais dire jamais – et c’était une belle manière pour moi de boucler la boucle.
Qu’est-ce qui a été le plus fort pour toi : Rio ou Paris ?
C’est très différent. Avec l’Italie, on a remporté une médaille. Cela venait valider mon choix de m’être engagé sous le drapeau italien, et la remporter sous les yeux de ma mère, qui était dans le public, c’était une manière de la remercier pour les années de sacrifices passées à m’accompagner aux compétitions et à me soutenir. Cette médaille, c’était aussi la sienne.
Mais disputer les Jeux en France, où j’ai grandi et où j’élève mes enfants, c’était un moment exceptionnel en termes d’émotions. Les résultats n’ont pas été atteints mais cet échec est un nouveau pas vers l’excellence. Il nous a aussi donné de la force pour construire notre saison en club.
Justement, après les Jeux, le club a finalement atteint le Final Four de la Ligue des Champions. Qu’as-tu ressenti ?
Quand j’étais minot, jouer le Final Four c’était mon rêve. J’ai finalement pu y participer avec plusieurs clubs, mais vivre ça avec le CNM, porter la mouette sur le maillot, c’était une émotion particulière et une grosse fierté.
Malheureusement, je pense que sur le plan sportif, nous manquions encore d’expérience pour entrer en force et s’imposer sur la première partie du match. Mais cela nous a permis de réaliser tout le potentiel de cette équipe pour l’avenir. On peut avoir des regrets, c’est certain, mais je pense qu’on a tous donné le maximum à l’instant T et que cette quatrième place nous a malgré tout permis de confirmer le club parmi les meilleurs clubs européens. Si je devais résumer ces quatre dernières années, je parlerais de montée en puissance inédite.
Comment l’expliques-tu?
Petit à petit, on s’est tous mis à croire que c’était possible. Le fait que les joueurs y croient de plus en plus, que le club y croit et que le public se mette à y croire aussi, ça nous a portés à faire une saison 2024/2025 exceptionnelle en termes d’émotions et de résultats. On n’avait jamais senti un tel engouement derrière l’équipe. Tout cela est le fruit d’un travail collectif, tant sur le plan sportif que sur celui de la communication et du marketing. Sur ce point, Romain Barnier, Isola Virgilio et Umberto Rombaut ont fait un travail de longue haleine. Grâce à eux, on a réussi à partager des émotions avec un public de plus en plus nombreux. On a pu faire vibrer des gens qui ne connaissaient pas notre sport mais qui ont tout de suite accroché. On connaît la passion qu’ont les Marseillais pour l’OM, mais quelle que soit la discipline et le sport, ils seront toujours derrière l’équipe de Marseille et c’est une force sur laquelle on a su capitaliser. Pour le reste, les planètes se sont alignées l’année dernière pour que nos résultats sportifs soient à la hauteur de l’engouement grandissant.
Pourquoi le public est-il si important pour vous ?
Parce que le sport, c’est un partage d’émotions. Le public apporte à ce que l’on fait un supplément d’âme. Si ça reste entre 13 joueurs et notre entraîneur, ça n’a pas trop d’intérêt... Il manquera toujours ce petit truc en plus, ce feu qui fait que quand les équipes adverses viennent nous rencontrer, elles sentent la ferveur derrière nous. Le public nous porte et donne du sens à ce que l’on fait.
Et sur le plan sportif, qu’est-ce qui a fait la différence selon toi ?
Je pense que la clé du succès de ces dernières années a été de remettre les minots du Cercle, dont je fais partie, au centre du projet sportif. Dans le groupe, on a trois générations de joueurs : cela va d’Ugo Crousillat, avec qui j’ai grandi, à Thomas Vernoux, qui n’était pas né quand j’ai commencé. Et je pense que c’est de notre responsabilité, en tant qu’anciens, de transmettre aux plus jeunes et aux étrangers l’histoire du club. Nous avons grandi et été formés ici, nous sommes donc garants d’une culture et d’une histoire que nous devons transmettre. C’est une force que nous ne devons pas perdre.
Tu es en effet le plus âgé de l’équipe. De quelle manière partages-tu ton expérience ?
Dans le groupe, il y a des étrangers qui sont seulement de passage. J’essaie donc d’optimiser au maximum leur présence en les intégrant le mieux possible. Je m’efforce de les faire se sentir à Marseille et au Cercle comme chez eux. Pour les plus jeunes, j’essaie de ne pas trop donner de conseils parce que je pense que la meilleure façon d’apprendre, c’est d’échouer par soi- même, de se confronter à ses échecs et à ses doutes. Par contre, si je sens qu’un joueur est vraiment coincé, je peux intervenir pour le rassurer et lui redonner confiance.
Mais je crois que le message le plus important que je tente de faire passer, c’est celui de savoir célébrer les victoires. C’est très important pour garder la flamme et l’envie. On a beau être 42 fois champions de France – et j’ai personnellement remporté 13 titres sur les 42 – je célèbre chaque victoire comme si c’était la première. Le jour où je serai blasé de gagner, j’arrêterai.
Quelle place tiennent Marseille et le Cercle dans ton histoire personnelle et ton parcours sportif ?
Je viens du centre-ville de Marseille. J’ai grandi entre le Vieux-Port et le cours d’Estienne-d’Orves. Mon amour pour l’eau est né au Vallon des Auffes et à Malmousque où j’allais nager. Ce sont mes parents qui m’ont inscrit à l’école de natation du Cercle quand j’avais 7 ans. J’y ai suivi des cours de natation pendant deux ans avec Alex Jany, avant de découvrir le water-polo par hasard.
Un soir, je traînais au bord du bassin Alezard quand j’ai vu une bande d’enfants, du même quartier que moi, installer des cages et jeter des ballons. Je n’avais jamais entendu parler de water-polo. Ils m’ont proposé d’essayer et j’ai tout de suite accroché. J’avais 9 ans et j’ai joué avec le Cercle jusqu’à mes 26 ans. C’est devenu ma famille. Ils m’ont vu grandir, ils m’ont aidé quand j’en ai eu besoin. Ici, c’est vraiment un point d’ancrage : les gens partent mais finissent toujours par revenir. C’est un endroit où l’on ne se sent jamais seul. Vous pouvez venir même un jour de Noël, il y aura toujours quelqu’un avec qui discuter.
Aujourd’hui tu t’impliques beaucoup pour défendre l’accès à la natation pour tous. En quoi est-ce important pour toi ?
C’est essentiel de permettre au maximum de petits Marseillais d’apprendre à nager, parce que ça peut sauver des vies. Le Cercle a noué beaucoup de partenariats avec plusieurs associations comme Un pas vers la mer ou Marseille Capitale de la Mer. Je m’efforce d’être présent comme ambassadeur dès que je le peux, car je me reconnais dans ces enfants. Nous avons la même histoire, nous venons des mêmes quartiers et ils peuvent s’identifier à moi. Je peux leur dire que je sais d’où ils viennent et jusqu’où ils peuvent aller.
Mais je crois que nous avons tous cette responsabilité, en tant qu’athlètes de haut niveau, de transmettre et de montrer l’exemple. Grâce à notre notoriété, à notre audience sur les réseaux sociaux notamment, notre voix peut être entendue et c’est important de s’en servir pour faire passer les bons messages.
Quel message souhaites-tu faire passer ?
Le plus important d’entre eux, c’est simplement de dire à ces jeunes : voilà d’où je viens et voilà ce que j’ai réalisé. Regardez mes médailles. C’est le message le plus simple et le plus concret possible. Mon but n’est pas d’être moralisateur, mais de leur donner de l’espoir.
















